
N°65 - La Trame Bleue et sa déclinaison turquoise : Des corridors au service de la biodiversité
La nature ne s'arrête pas aux limites des espaces protégés. Pour qu'elle puisse vivre, se reproduire et s'adapter, les espèces ont besoin de circuler entre les milieux. C'est tout l'objet de la Trame Verte et Bleue (TVB), outil phare de la politique française en faveur de la biodiversité. Là où la terre rencontre l'eau, naît un territoire d'exception : la Trame Turquoise.
La fragmentation des habitats est aujourd'hui l'une des principales causes d'érosion de la biodiversité en Europe. Les infrastructures de transport, l'urbanisation et l'intensification agricole ont profondément morcelé les paysages, réduisant la capacité des espèces à se déplacer et à s'adapter aux changements environnementaux.
Dans ce contexte, la restauration et la préservation des trames vertes, bleues et turquoise prennent une importance stratégique. Elles constituent de véritables "autoroutes du vivant" permettant aux espèces, en plus de conserver leur diversité génétique, de répondre aux perturbations climatiques en migrant vers des zones plus favorables. On estime que la perte de connectivité écologique concerne aujourd'hui plus de 30 % du territoire européen.
Historique
En 1995, les membres du Conseil de l'Europe, dont la France, ont signé la stratégie européenne pour la diversité biologique et paysagère, visant notamment à la création du réseau écologique à l’échelle du continent européen. La création de la Trame verte et bleue en France répond notamment aux attendus et s'inscrit dans les objectifs de la nouvelle stratégie 2020 de l'Union européenne sur la biodiversité (en particulier l'axe 2).
Trame verte
La trame verte correspond à tous les habitats en milieux terrestres et comprend, les haies, les alignements d’arbres, les prairies, les forêts, etc. Tous ces milieux sont des supports de vie pour de nombreuses espèces, notamment les chauves-souris, le vison ou la loutre. Pour plus d'informations sur la Trame verte, consultez l'article des Jeudi N2000 n°52.
Trame bleue
La Trame Bleue regroupe l'ensemble des milieux aquatiques et humides : cours d'eau, plans d'eau, mares, tourbières, prairies inondables et zones humides. Elle constitue l'épine dorsale de la biodiversité aquatique et amphibie, en offrant des habitats indispensables à un grand nombre d'espèces.
La trame bleue est indispensable pour les poissons migrateurs tels que le Saumon atlantique, la grande Alose, la Lamproie marine ou encore l'Anguille européenne, toutes espèces inscrites aux annexes de la Directive Habitats et présentes sur les sites Natura 2000 gérés par l'EP Garonne. Elle conditionne également les déplacements des amphibiens (Triton marbré, Crapaud calamite) et des mammifères semi-aquatiques comme la Loutre d'Europe.
Trame turquoise
Entre la trame verte et la trame bleue existe une zone de transition d'une extraordinaire richesse écologique. C'est là que naît le concept de Trame Turquoise, concept créé par l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse et notion émergente qui désigne l'ensemble des interfaces entre milieux terrestres et aquatiques : ripisylves, berges végétalisées, prairies humides riveraines, saulaies et aulnaies, îles fluviales, lônes et bras morts.
Ces zones de transition, appelées également écotones, concentrent une densité biologique souvent supérieure à celle des milieux qui les bordent. Elles jouent un rôle d'éponge en filtrant les polluants, d'amortisseur face aux crues, et de nurserie pour de nombreuses espèces aquatiques.
La trame turquoise est ainsi le maillon indispensable entre les trames verte et bleue. Sans elle, la biodiversité terrestre ne peut accéder aux ressources aquatiques, et la biodiversité aquatique perd ses zones refuges, de reproduction et d'alimentation en période de crue ou de sécheresse.
Les trames du bassin de la Garonne
Sur le bassin de la Garonne, la trame bleue prend une dimension particulièrement remarquable. Le fleuve et ses affluents – l'Ariège, la Neste, le Tarn – forment un réseau hydrographique dense qui soutient une biodiversité exceptionnelle. Les sites Natura 2000 « Garonne, Ariège, Hers, Salat, Pique et Neste » en Occitanie, et “Garonne en Nouvelle-Aquitaine", illustrent parfaitement l'importance de cette trame bleue à l'échelle du territoire.
Sur les sites Natura 2000 de la Garonne, la trame turquoise est incarnée par les ripisylves de saules blancs et peupliers noirs (habitat d'intérêt communautaire prioritaire), les forêts alluviales et les gravières réhabilitées qui accueillent entre autres hérons, martin-pêcheurs, castors et chiroptères. Ces milieux forment un véritable corridor biologique longitudinal le long du fleuve, permettant à la faune de circuler sur des centaines de kilomètres entre les Pyrénées et l'Atlantique.
Actions possibles en faveur des trames
Sur le bassin de la Garonne, les enjeux sont multiples : renaturation des berges artificialisées, maintien et densification des ripisylves, restauration des zones humides drainées, suppression des obstacles à la continuité écologique des cours d'eau. Pour assurer la mise en place d’actions en faveur des trames, il est nécessaire de travailler sur plusieurs leviers.
Tout d’abord, il est nécessaire de préserver le maillage existant, notamment au travers des documents d’urbanisme. Les communes et les communautés de communes choisissent de préserver les cours d’eau, zones humides, boisements, etc… au travers d’Orientation d’Aménagement Paysager (OAP). Ces préconisations sont garantes du développement territorial et que celui-ci ne se fasse pas au détriment des milieux. C’est le levier le plus important à disposition des collectivités locales L’Etablissement Public Garonne Gascogne et affluents pyrénéens, en tant qu’organisme porteur du Schéma d’Aménagement et de Gestion de l’eau (SAGE), conseille les collectivités pour intégrer ces enjeux et plus largement ceux de l’eau et de la biodiversité dans les documents d’urbanisme. Un regard particulier est porté sur l’intégration dans les documents d’urbanisme des zones humides et de la prise en compte du ruissellement des eaux, deux thématiques traduits au travers des deux règles du SAGE.
En plus des actions de préservation, il est possible de mettre en place des actions de remise en état des milieux. La politique Natura 2000 permet d’intervenir dans ce domaine, en proposant par exemple des travaux de remise en état des ripisylve, de création de passage sous les ponts et tunnels routiers pour les loutres ou encore la restauration des habitats aquatiques. Quelques exemples mise en place par l’EP Garonne au travers du dispositif Natura 2000 :
- Restauration de la ripisylve à Castelsarrasin (82) : à l’occasion d’un contrat Natura 2000 porté par une exploitation agricole, une plantation a été mise en place le long de la Garonne afin de préserver l’exploitation des inondations. Cela a permis de remettre un cordon de végétation le long de la Garonne et assurer une continuité pour les espèces telles que les chauves-souris ou la loutre.
- Réouverture d’habitats humides à Saint-Macaire (33) : un double contrat Natura 2000 portés par la fédération de pêche de Gironde et la commune de Saint-Macaire a permis de restaurer une annexe hydraulique (favorable notamment, pour le brochet aquitain) et rouvrir une prairie humide en cours de fermeture avec un entretien par pâturage. Sur ce site, une ripisylve a également été replantée afin de densifier ce cordon de végétation rivulaire favorable au passage de la petite faune.
- Mise en place d’une MAEC à la confluence Séoune-Garonne (47) : le Conservatoire d’Espaces Naturels de Nouvelle-Aquitaine (CEN) a fait l’acquisition d’une parcelle à la confluence entre la Séoune et la Garonne sur la commune de Lafox en Lot-et-Garonne. Cette parcelle a été mise à disposition d’un agriculteur local qui l’a converti en prairie par le biais d’une MAEC en 2021. Aujourd’hui, l’agriculteur souhaite poursuivre son engagement favorable à la qualité des eaux et au passage de la faune.
- Etude des points noirs pour la Loutre d’Europe et le Desman des Pyrénées : l’AREMIP à mener une étude en 2024 permettant d’évaluer la dangerosité vis-à-vis du risque de collision routière au niveau de 27 ponts sur la Neste. Le but étant d’identifier les ponts présentant le plus haut taux de risque et de travailler ensuite avec les services de l’Etat et du conseil départemental pour installer des aménagements
De nombreuses autres politiques en faveur de la biodiversité permettent de contribuer à la restauration et la préservation de ces trames vitales pour nos écosystèmes comme la politique Espaces Naturels Sensibles (ENS) portée par les départements ou encore les actions menées par les collectivités ayant la compétence de la gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations (GEMAPI). Une articulation de l’ensemble de ces politiques est nécessaire à l’échelle du grand bassin Garonne pour optimiser les moyens mis en œuvre et veiller à la cohérence des actions.