
N°66 - Recharge sédimentaire : redonner du gravier à la Garonne pour rafraîchir le fleuve
L’homme de tout temps a utilisé les fleuves pour se nourrir, se déplacer mais aussi pour produire de l’électricité, ou extraire des matériaux de construction… Ces interventions au fil des décennies ont fini par impacter le fonctionnement des cours d’eau et entrainé leur enfoncement et la Garonne ne fait pas exception. Cette incision, parfois discrète à l’œil nu, entraine des conséquences directes sur les habitats aquatiques et sur la résilience du fleuve à résister aux impacts du changement climatique. Cette édition des Jeudis Natura 2000 revient sur un levier de restauration encore peu utilisé sur notre territoire : la recharge sédimentaire.
Un fleuve qui s’enfonce, des habitats qui disparaissent
Un cours d’eau, lorsqu’il est dans un environnement naturel, s’écoule de manière très libre. Au rythme saisonnier des fontes de neige, des crues et des baisses de débit, celui-ci va emporter des matériaux provenant des zones de production vers d’autres secteurs plus en aval, transportés par la force hydraulique. Cependant, lorsque les hommes se sont implantés en bord de cours d’eau, ils ont profondément modifié le fonctionnement naturel du fleuve en prélevant du sable et des galets nécessaires à la construction des habitants et des villes.
Pour se protéger des inondations, ces matériaux ont aussi servi à construire des digues, contraignant les déplacements latéraux des cours d’eau,
Des barrages en travers des cours d'eau coupant la circulation des sédiments et de la faune.
Tous ces aménagements cumulés ont entraîné progressivement un déficit en sédiments (matériaux allant du sable au galet charriés dans les fleuves et les rivières). N’ayant plus la place de se déplacer sur les côtés pour remobiliser des éléments et ainsi dissiper leur énergie, les cours d’eau se sont progressivement enfoncés dans leur lit. À la place de rivières avec différentes profondeurs ou vitesses d’écoulement, un certain nombre de cours d’eau, partout en France, ressemblent davantage aujourd’hui à des canaux qu’à des rivières naturelles, ce qui a des conséquences multiples :
- Déconnexion des annexes hydrauliques (bras morts, forêts alluviales…) et des zones humides riveraines,
- Disparition des bancs de graviers propices à la reproduction des poissons,
- Banalisation des habitats aquatiques. Or, ce sont précisément ces fonds caillouteux, ces radiers et ces bancs de graviers qui abritent une grande partie de la vie du fleuve (des petits invertébrés à la base de la chaîne alimentaire aux frayères de poissons).
Le gravier, un allié contre le réchauffement de l’eau
Au-delà de son rôle d’habitat, le substrat grossier (les cailloux, graviers et galets) joue un rôle clé dans la régulation thermique du fleuve. Un lit diversifié, avec des zones de courant rapide sur fond caillouteux, favorise les échanges entre l’eau de surface (plus chaude) et les eaux souterraines (plus fraîches), ainsi qu’une meilleure oxygénation. Ces mécanismes contribuent à limiter le réchauffement de l’eau, en particulier en période d’étiage, lorsque les débits sont au plus bas et les températures au plus haut.
À l’inverse, un lit incisé, uniformisé et appauvri en substrats grossiers présente le même profil sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, limitant la diversification des écoulements, ce qui entraîne un réchauffement plus important et rapide, accentuant la vulnérabilité du fleuve face aux vagues de chaleur.
Un enjeu partagé par les milieux, la biodiversité… et les usages
La température de l’eau n’est pas qu’un enjeu écologique. Elle conditionne directement la vie des espèces amphihalines comme le saumon atlantique, particulièrement sensibles aux eaux chaudes, mais aussi certains usages du fleuve. À titre d’exemple, la température a un impact direct sur le taux d’oxygène dissous dans l’eau, indispensable pour la vie aquatique.
La question de la température est également cruciale pour l’usage de l’eau potable, avec de nombreux prélèvements réalisés directement dans le fleuve ou dans sa nappe d’accompagnement. Des inquiétudes sur l’approvisionnement en eau potable étaient apparues lors des années sèches de 2022 et 2023, avec de nombreux secteurs en tension.
Ce type d’épisode, de plus en plus fréquent avec le changement climatique, illustre à quel point la fraîcheur de l’eau est devenue un enjeu partagé : pour les habitats naturels et les espèces migratrices, mais aussi pour les activités qui dépendent du fleuve.
Un fleuve avec des températures en eau limitées est un vrai "climatiseur" naturel comme de nombreuses études scientifiques ont pu le montrer.
La recharge sédimentaire : retrouver un équilibre
Face à ce constat, la recharge sédimentaire consiste à réintroduire artificiellement des substrats grossiers dans le lit du fleuve, aux endroits où les déséquilibres sont les plus importants. L’objectif :
- Recréer des zones de courant diversifié, restaurer des frayères fonctionnelles,
- Redonner au fleuve une partie de sa capacité naturelle d’autorafraîchissement.
L'EPTB Garonne, Gascogne et affluents pyrénéens met en œuvre plusieurs actions pour favoriser le rééquilibrage sédimentaire de la Garonne :
- Réaliser une étude sur la dynamique fluviale afin d'identifier les secteurs les plus déficitaires en sédiments et de définir les actions à mettre en œuvre,
- Favoriser la remobilisation naturelle des sédiments présents dans le fleuve,
- Procéder, lorsque cela est nécessaire, à des opérations de recharge sédimentaire (réinjections artificielles) sur des secteurs stratégiques,
- Déployer le projet européen LIFE Garonne pour restaurer les habitats d'intérêt communautaire dépendants de l'équilibre sédimentaire (saulaies arborescentes, herbiers aquatiques, etc.), voir édition n°56
- Réaliser des opérations de recharge sédimentaire sur les sites prioritaires identifiés par l'étude,
- Retirer certains enrochements afin de redonner au fleuve une mobilité latérale, de favoriser l'érosion naturelle des berges et de remobiliser les matériaux sédimentaires.
Cette approche s’inscrit dans une logique plus large de restauration de la continuité écologique et de « renaturation » des cours d’eau, complémentaire aux opérations de restauration des milieux déjà engagées sur le bassin par de nombreux partenaires (syndicats de rivière, associations environnementales, départements…).
La politique Natura 2000 peut également contribuer à restaurer cette dynamique sédimentaire au travers de contrats Natura 2000 portée par des acteurs privés ou publics. À titre d’exemple, la commune de Saint-Laurent, en Lot-et-Garonne, a travaillé sur la remobilisation sédimentaire par le biais d’un contrat Natura 2000 couplé à des actions de l’État. En effet, un atterrissement de 3 ha en lit mineur de Garonne, fixé depuis plusieurs années par des peupliers, a été dévégétalisé par débardage à cheval en raison de la fragilité du milieu. Une fois réouvert, une roselière située à proximité directe s’est étendue et des espèces habituellement inféodées aux milieux ouverts humides sont apparues comme une famille de libellules, les caloptéryx, qui affectionnent particulièrement les cours d’eau.
Associée à cette action, la ripisylve a également été densifiée par des plantations diverses mais locales avec l’aide des élèves de l’école communale. Des relevés topographiques ont été réalisés avant et après ces travaux de dévégétalisation afin de visualiser les mouvements sédimentaires. Les résultats ont démontré des zones d’érosions et de dépôts bien visibles en amont et en aval de l’atterrissement. L’action reste localisée et par conséquent, il reste difficile d’évaluer l’efficacité de ces actions sur la dynamique sédimentaire. Néanmoins, l’objectif est, avec les partenaires, de multiplier différents types d’actions à l’échelle de la Garonne pour retrouver un équilibre sédimentaire et donc une Garonne plus fonctionnelle et résiliente face au changement climatique.